Comment les décideurs peuvent-ils anticiper sur les menaces du changement climatique sur la sécurité alimentaire en Afrique de l'Ouest

Une analyse faite par des chercheurs de IFPRI, CORAF et CCAFS examine les menaces du changement climatique sur la sécurité alimentaire dans 11 pays de la zone  Ouest Africaine. Elle propose des mesures aux décideurs pour une meilleure appréhension de la situation actuelle et future de la sous-région. 

La sécurité alimentaire est menacée dans certains endroits du monde. Ceci est dû, en partie, à une croissance démographique continue et au changement climatique. Le risque est d’autant plus accru en Afrique de l'Ouest qui fait face à une population en pleine croissance et à la vulnérabilité de la zone aux effets du changement climatique. Les corolaires de cette croissance démographique et du changement climatique  augmenteront la pression sur les ressources naturelles qui demeurent indispensables à la production de nourriture.

Face à des prévisions peu rassurantes qui se profilent, un groupe de chercheurs spécialistes des changements climatiques de l'Institut International de Recherche sur les Politiques Alimentaires (IFPRI), le Conseil Ouest et Centre Africain pour la Recherche et le Développement Africole (CORAF) et le Programme de Recherche du CGIAR sur le Changement Climatique L’Agriculture et la Sécurité Alimentaire (CCAFS) a élaboré une analyse exhaustive de la situation qui prévaut dans la zone. Cette monographie a été initialement publiée en anglais en 2013 sous le titre “West African Agriculture and Climate Change - A Comprehensive Analysis”. Au regard de son engouement auprès des acteurs francophones de la sous-région, sa version française intitulée “L’Agriculture Ouest Africaine et le Changement Climatique – Une Analyse Exhaustive ” a été produite et est maintenant disponible. Le but de cette monographie est d’aider les décideurs et les chercheurs à mieux comprendre et anticiper les impacts éventuels du changement climatique sur l’agriculture et sur les ménages vulnérables. Cela est rendu possible par l’examen des données actuelles sur l’agriculture et le développement économique, la modélisation des changements climatiques plausibles d’ici 2050, l’utilisation de modèles de culture pour évaluer l’impact des changements climatiques sur la production agricole, et la modélisation à l’échelle mondiale de l’offre et de la demande de produits alimentaires afin d’évaluer les tendances des prix des denrées alimentaires.

En plus d’une synthèse sous-régionale, ce livre comprend des chapitres spécifiques traitant des cas particuliers de onze pays dont le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d'Ivoire, le Ghana, la Guinée, le Libéria, le Niger, le Nigéria, le Sénégal, la Sierra Leone et le Togo.

Scénarios pour le futur démographique, climatique et agricole

A l’horizon 2050, tous les scénarios décrits en détail dans le livre, démontrent une augmentation significative de la population des pays ouest-africains, hormis le Cap-Vert.

Shenggen Fan,
Directeur Général
de l’Institut International de Recherche sur les Politiques Alimentaires explique :

D’ici à la moitié du siècle, la population ouest-africaine comptera plus de 35% de la population de l’Afrique subsaharienne et près de 7% de la population mondiale” 

Statistiques récapitulatives des hypothèses sur la population de l’Afrique de l’Ouest utilisées dans le modèle IMPACT, 2010 et 2050

Sur le plan climatique, la constante restera une augmentation des températures. Cependant, l’ampleur de cette augmentation et les impacts diffèreront dans la région en fonction du scénario climatique qui surviendra évidemment. En outre, les scenarios pluviométriques mis en évidence dans la monographie montrent un futur similaire dans le sud du Ghana, du Togo, du Benin et du Nigéria où il est prévu une baisse de la pluviométrie. Seulement, le modèle CSIRO y prévoit une réduction plus importante que le modèle MIROC (CSIRO est le modèle développé par l’Organisation de la Recherche Scientifique et Industrielle du Commonwealth en Australie. Le MIROC est le Modèle pour la Recherche sur le Système Climatique). Ce dernier modèle prédit une augmentation des précipitations dans la zone  sahélienne. 

Il va sans dire que sur la base de ces prévisions  des stratégies d’adaptation devraient être définies pour les paysans vulnérables, qui sûrement expérimenteront des pertes non-négligeables dans leurs moyens de subsistance. 

Les auteurs de la monographie soutiennent que l’inconstance des précipitations accroît les risques de mauvaises récoltes à court terme. A long terme, une baisse des productions est à craindre.  Ceci dénote que l’impact du changement climatique sur l’agriculture ouest-africaine se présente globalement de façon négative. Au Sahel, région déjà fragile, le risque est d’autant plus grand. En effet, les modèles CSIRO et MIROC prévoient une diminution générale des rendements du maïs de 5 à 25 % de base dans la plupart des pays le long des côtes méridionales de l’Afrique de l’Ouest et un rendement de 5 à 25 % dans le Sahel. Les deux modèles montrent également une perte dans la zone de référence de la partie septentrionale du Mali, du Burkina Faso et du Nigéria. De même, les rendements de sorgho diminueront de 5 – 25 % en Afrique de l’Ouest, avec des réductions plus prononcées dans certaines régions du Togo, du Bénin, et des régions limitrophes du Ghana et du Nigéria. Les rendements du riz pluvial devraient enregistrer une baisse de 5 à 25 % dans la plupart des régions de la Côte d’Ivoire, du Ghana, du Togo et aussi du Nigéria.

Toutefois, des opportunités existent et peuvent être saisies au rebond ! En effet, tous les deux modèles prévoient aussi une croissance dans le rendement du riz dans la ceinture sahélienne, pendant que la zone de référence disparaitra au Mali et au Niger. De même, certaines régions des parties septentrionales de la Côte d’Ivoire, du Ghana, du Burkina Faso, et du Nigéria avec une croissance de la productivité de 5 à 25 %.

Variation de la moyenne annuelle des précipitations en Afrique de l’Ouest, de 2000 à 2050, modèle a1B CSIRO (millimètres)

Une  contribution utile aux efforts de la CEDEAO en matière de changement climatique

Cette monographie est une recherche sur l’impact du changement climatique sur l’agriculture. Elle donne un aperçu de la région, de sa situation économique actuelle et de sa vulnérabilité au changement climatique. Elle est destinée à apporter une contribution utile aux efforts de la CEDEAO pour élaborer des politiques appropriées liées au climat de la région.

Elle fournit non seulement des données et analyses importantes mais aussi aide à identifier les questions de recherche futures. Elle est également une contribution pour les planificateurs et les décideurs ouest-africains dans le cadre de l’identification des domaines nécessitant un renforcement et des changements positifs potentiels.

C’est ainsi qu’en mettant le changement climatique au premier plan des questions de développement nationales, les chercheurs ont identifié pour les décideurs de la sous-région CEDEAO, les mesures suivantes qu’il convient de prendre: (1) la valeur du développement durable à grande échelle, (2) l’importance des investissements dans les secteurs économiques concernés ainsi que la recherche agricole pour améliorer la productivité agricole, (3) l’importance des initiatives d’intégration économique en cours dans la région ouest-africaine sous la houlette de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest dans le cadre d’un système de commerce mondial ouvert et (4) la nécessité d’agir rapidement à la fois sur l’adaptation et la lutte contre le changement climatique.

Aussi, des efforts particuliers sont nécessaires pour assurer une sécurité alimentaire durable dans chaque pays. A titre d’exemple les spécialistes recommandent aux décideurs béninois d’investir davantage dans la productivité agricole pour promouvoir la culture des tubercules. Ceci aurait pour impact, à long terme, d’améliorer les revenus des agriculteurs, de réduire les importations et maximiser
 les exportations.

Au Burkina Faso où la disponibilité d’eau et d’autres intrants comme les engrais et les pesticides n’est pas assurée, les auteurs du livre préconisent une forte implication des décideurs dans le développement des cultures maraîchères. La priorité doit être accordée à cette activité, selon eux, car elle semble présenter l’une des meilleures opportunités pour les femmes et les jeunes pour l’amélioration de leurs revenus. 


A travers ce livre, il devient de plus en plus clair pour les décideurs des pays en développement que ni la sécurité alimentaire, ni le changement climatique ne peuvent être traités séparément.